Sunday, June 12, 2011

Mouvement 20 Février – Chronique d’un échec (presque) annoncé

Il est intellectuellement plus confortable de rétrospectivement analyser, évaluer et tenter des explications à une situation politique donnée. Il est a fortiori, alors même que c’est important et même nécessaire, plus confortable de théoriser l’action (la ‘’parxéologiser’’  pour emprunter à Bourdieu) que de la planifier et la mener au jour le jour. Ainsi, il est par exemple plus facile, installé dans le confort de l’observateur distancié, d’ébaucher que l’échec de la gauche socialiste à changer le régime provient de son incapacité durant sa phase révolutionnaire à saisir l’importance de la classe paysanne (dont la célèbre métaphore de Rémy Leveau ‘’Le Fellah Marocian Défenseur du Trône’’ résume comment cette classe était en quelque sorte l’arbitre partial de la lutte entre la monarchie et la gauche socialiste) et d’avoir inconsciemment misé sur une classe ouvrière faible et insuffisamment organisée (en somme d’avoir fait du marxisme à la façon de Monsieur Jourdain); et durant sa phase dite de l’option démocratique, d’avoir mis ses espoirs électoraux dans une classe moyenne embryonnaire qui ne tarda pas à être balayée par les programmes d’ajustement structurels et les coûts de la guerre du Sahara. La gauche marxiste elle, et bien qu’assumant mieux son discours et son cadre d’analyse, n’en commis pas moins les mêmes erreurs de jugement qu’elle aggrava avec son mépris affiché pour la place de la religion dans la société et un mépris égal pour le nationalisme marocain ressuscité par l’affaire du Sahara et ses suites. On aura aussi dans quelques années ou quelques mois tout le loisir de disserter sur les raisons de l’’’échec’’ qui semble annoncé du plus important mouvement de contestation au régime marocain des deux dernières décennies.

Il faut néanmoins commencer par définir, circonscrire et, in fine, nuancer ce que l’on entend ici par ‘’échec’’. Au fait, la notion d’échec présumé, bien que prématurée et certainement loin de pouvoir faire consensus, est relative et dépend d’une part des expectations que certains ont attaché au Mouvement et à la finalité à achever, et d’autre part du contexte dans lequel le Mouvement du 20 Février a émergé, celui des révolutions arabes en général et particulièrement du succès des révolutions tunisienne et égyptienne à faire tomber les régimes en place. Ces deux éléments (les attentes et la comparaison avec d’autres situations) sont entrés dans une sorte de relation dialectique avec la philosophie du Mouvement 20 Février, sa structure et son action, les influençant et en subissant l’influence, qu’il est difficile de voir et d’évaluer le résultat autrement que sous forme d’un Spectrum reflétant les différentes  positions politiques et idéologiques principalement vis-à-vis du pouvoir en place au Maroc. Pour les réformateurs monarchistes  convaincus (en substance les partis ‘institutionnalistes’ et la majorité de la classe moyenne), paradoxalement initialement suspects du Mouvement et ses objectifs et l’ayant rejoint pour un temps par crainte de marginalisation, la constitution révisée à venir, et dont les premiers éléments ébruités laissent espérer une certaine avancée importante en termes de structure institutionnelle formelle, le Mouvement a objectivement réussi poussant la monarchie, avec la conjonction de la situation régionale, à lâcher quelque peu du lest de son pouvoir absolu. Aussi paradoxalement, pour les forces les plus radicales (les marxistes d’Annahj Addimocrati et les islamistes d’Al Ald Wal Ihssan) qui continuent presque exclusivement à supporter le Mouvement, celui-ci est à l’aube d’un échec tout aussi objectif ne pouvant vraisemblablement déboucher sur un effondrement du régime marocain, objectif que les initiateurs du Mouvement n’ont du reste jamais explicitement exprimé. Si à un moment historique donné l’action politique ou révolutionnaire peinent à achever leurs objectifs, ceci tient en priorité à des éléments structurel qu’il est nécessaire d’analyser sur la longue-durée (j’avais tenté ici un exercice de prédiction bien avant que le Mouvement 20 Février ne soit né) et l’analyse ‘’journalistique’’ (par opposition à une analyse disons plus ‘académique’) et chronologique n’ont le choix que de se rapporter sur les éléments d’organisation et d’action observables à court-terme, et si l’on peut dire à l’œil nue. Essayons donc de dresser certains éléments d’explication de l’échec présumé du Mouvement 20 Février sachant qu’elle est inspirée  d’une observation distanciée basée principalement sur des rapports de médias et manque certainement de la rigueur que pourrait induire une observation plus rapproch/e (ou embedded pour utiliser un anglicisme) :
  • Le contre-coup de l’effet de démonstration : ce facteur est partagé par d’autres pays de la région ayant récemment vécu des soubresauts révolutionnaires (on peut citer la Jordanie, le Soudan, Oman, etc.) le principe est que pour autant que les  révolutions tunisienne et égyptienne furent perçue (certainement à tord) comme brusques, rapides, avec une succession haletante des événements à tel point que le spectateur accroché devant les écrans d’Al Jazeera pouvait presque se targuer d’avoir assisté à un divertissement à la 24H Chrono (intéressant qu’AL Jazeera, lors de sa couverture de ces soulèvements ait souvent eu recours à la technique de fractionnement de l’écran popularisée par la série), l’effet de démonstration (ou de domino) se devait aussi de suivre le même rythme effréné. En clair, toute action, alors que de multiples mouvements se déroulaient simultanément dans plusieurs pays de la région sans oublier l’actualité dans d’autres parties du globe, se devait d’atteindre très rapidement son crescendo, en somme l’affrontement radical, au risque de manquer de susciter l’intérêt non seulement des médias, mais aussi des propres citoyens du pays qui prennent les faibles rythmes des événements  pour de l’apathie en comparaison avec d’autres proches situations. Cela tient aussi à la fausse perception que l’acuité d’un événement politique ou social se mesure à l’intérêt médiatique qui lui est accordé ; ou pour paraphraser Baudrillard en inversant le sens de sa démonstration, qu’une révolution non-télévisée n’a pas réellement lieu. Il est révolu le temps où la révolution qui influença le cours de l’Histoire de tout un siécle, celle d’Octobre 1917, mit plus de quatre mois avant que l’information sur son succès n’atteigne ce point aujourd’hui si géographiquement éloigné qu’est Londres.
  • L’illusion du réseau : la structure organisationnelle du Mouvement 20 Février, renfermant des éléments de force et de faiblesse, a été fortement influencée par une fausse perception, un faux jugement ou simplement une mauvaise connaissance de ce qui s’était déroulé en Tunisie et en Égypte. On rejoins ici en partie le premier point explicité. Les médias, toutes tendances confondues, ont poussé à faire accepter comme vérité indiscutable, parfois en recourant à des superlatifs qui frisent le ridicule comme la Révolution Facebook ou twitter, ou la Révolution 2.0, le fait que ces deux révolutions avaient eu lieu sans forme avancée d’organisation, de manière spontanée, en étant une agrégation d’individus ou de petites organisations connectées mais ne disposant de structure formelle de prise de décision. D’abord, les deux situations, tunisienne et égyptienne, ne sont pas semblables ni dans leur déroulement ni dans leur résultat ; ensuite, cette conception de réseau lâche, sans réelle articulation entre ses nœuds, dématérialisé ne correspond à aucune réalité, du moins lorsqu’il s’agit de l’action politique. Ceux qui ont planifié le soulèvement du 28 janvier en Egypte peuvent en témoigner, ainsi qu’une lecture historique qui situerait probablement les débuts de cette révolte aussi loin que les manifestations pro-palestiniennes de 2000 ou la mobilisation du Mouvement Kefaya en 2005. Si l’organisation en réseau est une réponse à la capacité du pouvoir à décapiter la direction centrale, elle n’est pas une innovation de notre temps étant largement adoptée par le passé par les organisations marxistes clandestines et les partisans résistants au Nazisme, et elle ne devrait aucunement signifier une totale absence de hiérarchie ou une anarchie autorégulée. A son lancement, le Mouvement 20 Février était poussé par l’élan de fascination qu’exerçaient les révolutions arabes et avait probablement inconsciemment cru en une évolution rapide qui le dédouanerait de tout effort sérieux d’organisation. Ce sont les grandes manifestations du 29 mars qui lui furent prendre conscience de la nécessité de penser à une forme de centralisation (on sentait par exemple le Mouvement frileux et même effrayé devant la perspective d’un développement à l’égyptienne avec une forme d’occupation permanente de l’espace public dont il savait qu’il ne disposait pas des moyens organisationnels pour la soutenir et la pérenniser) d’où les différentes coordinations locales et la coordination nationale dont l’efficacité est loin d’être démontrée. En signes de manque d’organisation, le Mouvement ne dispose pas de porte-paroles officielles de sorte que tout le monde prétend parler en son nom, il n’a pas de stratégie de communication intégrée, ses structures de concertation et de prise de décision ne sont pas efficaces, et même sur le réseau des réseaux où il fut initié, sa présence est désordonnée n’était-ce le soutien qu’il reçoit de sympathisants, principalement des marocains résidents à l’étranger qui lui assurent visibilité et présence sur les différents réseaux sociaux.
  • L’hétérogénéité : le Mouvement 20 Février se veut le giron de toutes les forces politiques qui aspirent au changement dans la mesure où elles adhérent à sa plateforme assez consensuelle parmi les forces d’opposition au Maroc. Cette ouverture est louable et démontre une réelle maturité politique des jeunes initiateurs du Mouvement étant donné qu’aucune force politique au Maroc ne peut se targuer aujourd’hui d’un poids politique ou social lui permettant à elle seule de défier le Makhzen. Cette hétérogénéité, au-delà des accusations peu crédibles du Makhzen et ses apôtres que le Mouvement a été détourné par des organisations radicales qui cherchent à faire tomber le régime, s’est plus transformée en un élément de répulsion que d’attraction comme lors du lancement du Mouvement, certaines forces politiques et sociales n’étant pas, fidèles en cela à leur courte vue, prêtes à se voir associées aux forces radicales de gauche ou islamistes. Ces dernières, et contrairement à la propagande du régime, se sont en outre avérées curieusement d’un faible apport en termes de mobilisation et d’organisation. La gestion de l’hétérogénéité est un dilemme et même un fardeau contre lequel le Mouvement qui se veut fédérateur a peu de solutions sinon de consacrer un temps précieux à arbitrer les différences de stratégies et à éluder toute tentative de récupération.
  • La tradition (politique) : le Mouvement est aussi victime d’une tradition politique à la fois et paradoxalement rejetée par le peuple mais intégrée dans sa conception de la politique et que cet article présente d’une brillante manière. Pour le résumer, une des tâches que le Mouvement doit aussi incidemment accomplir est de changer la culture politique d’une étanche frontière entre la politique et le social vers une complémentarité entre les deux champs, d’une conception de leader charismatique vers celle de l’action collective, de la nécessité que l’action politique ne se fasse que dans le cadre de structures institutionnelles figées vers une conception qui ne s’embarrasse pas trop des contraintes institutionnelles pour beaucoup décrédibilisées et dépassées.
  • Catch me if you can !: Si le Mouvement 20 Février tenait à ses brefs débuts les rennes de l’initiative, il serait illusoire  de croire que le pouvoir n’avait pas le temps de préparer sa riposte, preuve en est son attitude laxiste à l’égard des manifestations à leur début et le discours du 9 mars du Roi promettant une révision de la constitution. Depuis cette date, le Mouvement semble être dans la réaction à l’initiative royale, incapable de trouver un vecteur de mobilisation autre que la réforme constitutionnelle dont il a refusé de s’inscrire. Si certains critiquent le boycott par le Mouvement de la commission royale de réforme de la constitution et l’absence d’aucune proposition constitutionnelle alternative concrète, ils font avec une certaine mauvaise fois fi du fait que s’il acceptait de participer au processus royal, le Mouvement serait traité comme un élément de plus dans la structure institutionnelle désuète et perdrait ainsi de sa force de pression, qu’il risque en outre de voir ses rangs désertés par les éléments favorisant pour plusieurs raisons le boycott (c’est ma propre position), sans oublier que s’engager dans une entreprise d’ébauche constitutionnelle c’est devoir inéluctablement plancher sur des éléments polémiques que le Mouvement élude soigneusement (la place de la religion, les droits individuels, etc.) En fait, la posture du Mouvement semble dictée par certains des éléments exposés plus haut. D’abord, la posture maximaliste a prouvé son succès en Egypte et en Tunisie et la tentation de l’émuler est trop forte, ensuite, la structure organisationnelle du Mouvement ne lui permet pas objectivement de s’engager dans une entreprise d’ébauche ou de proposition constitutionnelle et enfin, le manque de confiance justifié dans les intentions du Makhzen et sa capacité prouvée de tourner tout espoir de réforme en une retentissante déception sont surtout les marques d’une lucidité que peu ont suspectés chez les jeunes leaders du Mouvement. Reste que le Mouvement devrait sérieusement analyser ses différentes options par rapport à la proposition constitutionnelle annoncée au risque d’être marginalisé et isolé.
  • De petits-avantages accumulés Vs. L’affrontement : Conséquence du dilemme du Mouvement face à l’initiative monarchique, celui-ci tenta de diversifier ses avenues de mobilisation ciblant une fois le centre secret de  torture Temara et s’attirant la répression du pouvoir, une autre le festival controversé Mawazine soutenu par le Roi et son entourage ainsi qu’une multitude de contestations sociales s locales ou nationales. Ces mobilisations ciblées ou localisées furent conjuguées à des marches hebdomadaires nationales dont les principales sont organisées aux grandes villes du Royaume. On peut voir dans cette stratégie un désir légitime d’élargir la base des soutiens et de coller aux aspirations et problèmes sociaux de la population, mais certains y voient une dispersion de l’effort du Mouvement et portant atteinte à la clarté du message du Mouvement qui devrait se focaliser sur des combats intégrateurs de principe. 
Certains des éléments exposés se retrouvent dans ce billet à charge contre le Mouvement et sont exploité par ses adversaires déclarés. Je demeure pour ma part convaincu que le Mouvement 20 Février, qui n’est pas au dessus des critiques et ne l’a par ailleurs jamais prétendu, est le plus grand espoir de démocratisation du pays depuis au moins deux décennies. Il renferme des éléments de qualité qui allient la fougue et le dynamisme de la jeunesse à une lecture étonnement lucide de la situation du pays et des rapports de force en jeu. Si l’on croit à une inéluctabilité historique du changement social, révolutionnaire ou graduel, faire l’analyse que le Maroc n’est probablement pas encore mûre pour une telle évolution n’est pas un appel au quiétisme. L’action politique et sociale est au contraire encore plus nécessaire lorsque les éléments structurels pour les changements viennent à manquer afin de tenter de contribuer à créer les contradictions qui amèneront inéluctablement à la chute ou au changement profond du régime. Si l’on devait attendre que tous les éléments objectifs soient présents avant de décréter le changement, aucune révolution n’aurait eu lieu, car même les plus perspicaces des futuristes ne pourraient prétendre en fixer une date. L’essai crée par le Mouvement 20 Février a déjà été en partie transformé, ébranlant le temple des certitudes déclamées à longueur d’années qu’en dehors de la bienveuillance royale aucune autre forme d’action n’était possible ou nécessaire, et que la structure sociale du pays était celle à même de lui assurer la stabilité. Rien que pour avoir exigé un autre monde, d’avoir suscité le débat autour d’un autre mode de gouvernance, de nous avoir offert le pathétique spectacle de leaders de partis dont l’apathie confine à la non-assistance à pays en danger, ou celui de proches du pouvoir jadis arrogants dans leur puissance, aujourd’hui obligés de se cacher dans l’attente du passage de l’orage ; rien que pour ces raisons, les jeunes du Mouvement 20 Février méritent respect et reconnaissance de notre génération et probablement des générations futures auxquelles leur action offre une lueur d’espoir.

4 commentaires:

Anonymous said...

Qu'en des formules alambiquées et pédantes tout cela est dit : le 20 février est un épiphénomène qui se noiera dans l'histoire du militantisme marocain!

dima said...

"Rien que pour avoir exigé un autre monde, d’avoir suscité le débat autour d’un autre mode de gouvernance, de nous avoir offert le pathétique spectacle de leaders de partis dont l’apathie confine à la non-assistance à pays en danger, ou celui de proches du pouvoir jadis arrogants dans leur puissance, aujourd’hui obligés de se cacher dans l’attente du passage de l’orage ; rien que pour ces raisons, les jeunes du Mouvement 20 Février méritent respect et reconnaissance de notre génération et probablement des générations futures auxquelles leur action offre une lueur d’espoir."

ça allége la portée du mot "échec" et ça rend à césar ce qui lui appartient. Cette génération est à protéger et bien rusé celui qui nous prédira que la fameuse "parenthése révolutionnaire" est bel et bien "close". Dorénavant quoi que le pouvoir veuille, il doit faire avec un nouveau temps appelé l'après 20 Février. Dans le cockpit, il y a un pilote et surtout un peuple-copilote. Cette génération est à protéger parce qu'à la place des sécurocrates, je me dévouerais à la détruire, l'anéantir si ce n'est la corrompre afin de taire à jamais son noyau et sa volonté de réformes. Or ce qui était possible hier ne l'est pus aujourd'hui et je vois mal cette génération abondonner ses reves. Reves que nous partageons avec elle...

AbMoul said...

@Anonymous : Un épiphénomène qui a obligé le Roi à réviser la constitution et qu'on aimerait bien se voir produire plus souvent..

Anonymous said...

Ces jeunes n'ont obligé le Roi en rien. Il n'était point contesté et n'était point non plus sous l'obligation d'annoncer ses reformes constitutionnelles. Le Roi allait le faire un jour ou l'autre, et il a fait dans un contexte arabe global qui est le meilleur pour aller de l'avant