Dans sa fresque magico-réaliste ‘’Cent ans de solitude’’, Gabriel Garcia Marquez dépeint avec son art habituel les destins variés des anciens combattants révolutionnaires au lendemain de ce qu’ils considéraient une ‘’paix des braves’’. Le Colonel Aureliano Buendia, principal leader de l’insurrection libérale, se plongea jours et nuits à son village natal Macondo dans une activité sans intérêt visible, dorant et dissolvant à l’infini dans un cycle vicieux de petits poissons en or comme pour échapper à des sentiments paradoxaux de révolte non-éteinte et d’une trahison dont il s’estimait coupable. Quand bien des années plus tard il se rendit à l’évidence que ce n’est autre que l’ordre conservateur qu’il combattit avec acharnement des années durant qu’il avait consenti à rétablir et à légitimer sous le couvert d’une paix injuste, il songea reprendre la lutte. Écoutant sa proposition de remobilisation des troupes libérales pour déclencher une nouvelle insurrection, son ami et compagnon de lutte Gerineldo Márquez n’eut pour toute réponse qu’un impitoyable : ‘’ Aureliano, je savais que tu avais vieilli, mais c’est maintenant que je réalise que tu es plus vieux que tu ne le parais.’’ Gerineldo, infirme et plongé dans une profonde déchéance physique, matérielle et sentimentale, n’en continuait pas moins à vivre, avec bien d’autres anciens combattants libéraux démobilisés, l’humiliation de quémander au gouvernement l’application d’une clause de l’accord de paix prévoyant une pension pour les combattants libéraux qui avaient déposé les armes. Le sort d’une troisième catégorie de combattants, ceux qui avaient refusé l’armistice, fut rapidement réglé. La quatrième et dernière catégorie des anciens révolutionnaires, celle des bureaucrates ou des ‘’Avocats aux longs mentaux noirs’’ contre laquelle le Colonel fut très tôt averti et vis-à-vis de laquelle il ne se faisait de toute manière guère d’illusions, eut un destin bien plus heureux, intégrant les plus hauts échelons de l’ordre combattu, déguisé en une ‘’nouvelle ère’’ consensuelle, en profitant et le servant sans états d’âme. Les opportunistes, c’est bien connu, peuvent profiter aussi bien du triomphe de la révolution que de son échec.
Si cette fresque est si réaliste qu’elle pourrait décrire autant de contextes historiques ou nationaux, l’on ne peut s’empêcher à sa lecture à songer à cette presque horde d’anciens opposants au régime marocain (surtout de gauche, car il faudrait remarquer que les révolutionnaires islamistes repentis furent très peu nombreux à être récompensés d’avoir reconnu la légitimité de l’ordre dominant), le Makhzen, qui passèrent avec armes et valises, parfois avec une brusquerie déconcertante, au camp qu’ils avaient combattu avec hargne, le servant discrètement ou le défendant avec un zèle tel qu’on ne pourrait s’empêcher d’y voir une quête quasi-religieuse d’absolution pour péché d’opposition passée.
Le changement d’allégeance idéologique ou politique est un phénomène pourtant bien répandu et récurent que, si déroutant pour l’observateur et a fortiori pour le militant sincère, il n’en a pas moins des explications (sociologiques, économiques, politiques ou même psychologiques) très rationnelles. Si l’on suit par exemple cette approche du choix rationnel à la mode pour expliquer les comportements politiques dans les sociétés capitalistes démocratiques (je précise que je n’en partage ni les prémisses, ni l’approche analytique et encore moins les conclusions) la politique n’est pas plus qu’un marché régulé par l’offre et la demande (en idées politiques, en services et politiques publiques, etc.) où les élites politiques et bureaucratiques sont à la fois productrices et consommatrices; elle produisent des idées et des services destinés à attirer le vote des électeurs, principaux consommateurs, mais font aussi l’objet d’offensives de charme de la part des divers partis politiques pour leur recrutement. Si on applique ce cadre d’analyse, certes simpliste mais rationnel, à une époque récente, l’on peut ébaucher une explication de ce saisissant phénomène de conversion d’une masse d’intellectuels marxistes en Europe aux théories du marché par le déclin de la classe ouvrière et le revirement du soutien des classes populaires des partis marxistes vers les partis de droite, voire d’extrême droite. Il est cependant important de remarquer que ce phénomène toucha moins les cadres politiques, ceux par exemples des partis communistes français ou italiens, jadis très puissants, ce sont contenté de se retirer discrètement de la scène politique. Dans les sociétés politiques autoritaires, tel le Maroc, et du fait que le ‘marché’ des idées politique est presque monopolistique, hégémonique et répressif, le phénomène prend l’ampleur d’une authentique trahison. Si l’on fait recours à une métaphore biblique, c’est comme si en pleine bataille, les troupes de David, maigres et sous-équipées, furent désertées par leurs éléments les plus combatifs et compétents pour rejoindre ceux de Goliath. Ou si l’on reste dans la métaphore du marché, comme si une multinationale monopolistique avait déniché les cadres les plus compétents d’un petit concurrent qui s’obstinait encore à lui tenir tête. Le choc ne provient pas autant de la révision idéologique, naturelle et peut-être même nécessaire au vu de l’évolution historique, mais de cette impression de totale rupture épistémologique, programmatique et praxéologique entre la lutte contre l’injustice et son exercice ou sa légitimation, entre la prétention d’être porte-voix des sans voix et la transformation en porte-parole du discours hégémonique. Si ce revirement choque toujours par sa brusquerie, il est salué et célébré à sa juste valeur par son bénéficiaire, le makhzen dans ce cas. Celui-ci est bien conscient du bon coup –ou de la belle prise- qu’il réalise et ce à plusieurs égards : ses rangs sont renforcés d’éléments bien formés politiquement, avec de bonnes capacités organisationnelles, nourris qu’ils étaient à la dialectique et à une conception systémique du monde tel qu’il devrait être, connaissant en plus au bout des doigts les mécanismes de fonctionnement du camp adverse ; il est débarrassé d’adversaires virulents et le camp adverse est privé d’éléments de qualité. C’est comme si les organisations de gauche et d’extrême-gauche, connues pour la qualité de la formation politique et intellectuelle qu’elles prodiguaient à leurs membres d’élites, avaient exercé des années durant sans le savoir et le vouloir le rôle d’école de formation politique pour de futurs cadres du Makhzen.
Bien que l’alternance dite consensuelle ait donné un coup d’accélérateur au phénomène de ralliement au Makhzen d’une partie de la gauche (on peut même rétrospectivement considérer cette expérience comme un moment d’exode collectif d’un camp vers un autre), le phénomène n’est guère nouveau et semble inscrit dans les gènes du Makhzen moderne (ainsi que ses opposants). En effet, Ernest Gellner écrivait déjà dans les années 70 qu’afin de comprendre la politique du Maroc post-indépendant, il suffisait de remplacer ‘protectorat’ par ‘monarchie’. Le Makhzen a en effet presque répliqué la stratégie de la colonisation française à l’égard de la sédition à sa domination, alliant parfaitement la répression à grande échelle à une stratégie de séduction et de cooptation des élites du camp récalcitrant. Si l’on se limite aux cas emblématiques, Mehdi Alaoui, proche compagnon de Benbarka se rallia au Makhzen peu après l’assassinat de ce dernier pour être nommé ambassadeur. Une partie de la direction de l’UNFP a à son tour rallié le Makhzen (Maati Bouabid, ancien Premier ministre, Abdelhadi Boutaleb, plusieurs fois ministre et conseiller de Hassan 2, etc.), même si on peut considérer qu’il s’agissait de l’aile droite du Parti. Plus récemment, et avec l’ascension du nouveau Roi, les ralliés de l’extrême-gauche ont joué et continuent de jouer un rôle déterminant dans la construction de la légitimité du nouveau règne en investissant massivement l’IER, en occupant des postes clés dans les différents mécanismes de légitimation et en contribuant à créer le PAM, parti hégémonique autoproclamé porteur du projet royal.
Comment dès lors expliquer ce réel phénomène politique et social ? Une explication au niveau de l’individu ou à un niveau global est tentante et même plausible. L’opportunisme, l’appât d’une carrière alléchante, le désenchantement au lendemain de la défaite, la lassitude, une sincère révision idéologique sont tous les reflets de processus cognitifs et psychologiques ayant certainement eu lieu dans l’intimité individuelle de chacun de ces ralliés. Cependant, c’est la concomitance, l’ampleur et la régularité d’occurrence des ces processus qu’il s’agit justement d’expliquer, ceux-ci constituant en quelque sorte des phases intermédiaires déterminées par des facteurs plus structurels. La chute du Mur de Berlin, le déclin des idéologies de gauche partout dans le monde, la perception et l’évaluation de l’islamisme comme un danger encore plus important que le système en place sont autant d’explication plausible au phénomène qui tiennent de la situation politique globale. Cette explication ne peut être rejetée de prime abord même si elle tend à être falsifiée par l’ampleur perçue du phénomène au Maroc comparé à d’autres pays à la même structure politique et sociale, et que cette variable dite globale constitue plutôt une constante et non un élément de variation lorsqu’on s’engage dans une analyse comparative entre pays. De fait, et même si l’on peut proposer un cadre conceptuel pour une enquête systématique sur les facteurs pouvant expliquer le phénomène de ralliement d’une partie de l’élite de l’extrême-gauche du Maroc au Makhzen, demeurera le principal obstacle de l’accès à l’information surtout devant l’obligation méthodologique de considérer aussi l’élément contrefactuel. Il faudrait, en effet, dresser une liste la plus exhaustive possible des cadres d’extrême-gauche ayant rallié le Makhzen, ainsi que de ceux qui ont observé une sorte de neutralité, ceux qui continuent la lutte au sein de leurs organisations ou de la société civile, etc. La nature clandestine de ces organisations et la difficulté (ou plutôt l’impossibilité) d’accéder aux archives de l’État rend la tâche de collecte systématique de l’information fiable sur le phénomène ardue.
On peut néanmoins hasarder quelques hypothèses sur des éléments structurels pouvant expliquer ce phénomène qu’il s’agit d’évaluer par une enquête plus systématique :
Le niveau d’étude : Il y a probablement une certaine tautologie à considérer que le niveau de formation académique est predicteur de la capacité du Makhzen à attirer les anciens cadres des organisations d’extrême-gauche et de la propension de ces derniers à rejoindre ses rangs. Il y a cependant aussi une variation dans le niveau d’étude et de spécialisation qu’il est possible de déceler une corrélation, et peut-être un degré de causalité, entre cette variable et le ralliement au Makhzen. L’explication, au-delà de l’opposition politique et idéologique, peut être aussi simple. D’une part, ces cadres, aux niveaux d’éducation et aux spécialisations divers, appartiennent après tout à un bassin, qui n’a certes cessé de s’élargir depuis l’indépendance, dans lequel le Makhzen a toujours puisé pour donner à son système de domination un bras technocratique et bureaucratique. D’autre part, et comme le système Makhzen est un tentacule qui assoie sa domination sur presque tous les aspects politiques et économiques de la société, il est difficile pour un technicien ambitieux d’espérer une carrière florissante en le défiant ou en le rejetant tentant d’opérer à sa marge. Le caractère monopolistique du Makhzen, et bien que des contre-exemples de carrières qui ont prospéré en dehors de son ombre imposante existent, en fait un habitacle naturel de toutes les ambitions, légitimes ou pas, de tous les espoirs et promesses de carrière. En somme, être opposant ne vous exclut pas d’être une cible de recrutement à double titre : en tant que prise politique et en tant que potentiel technocrate qualifié. En revanche, être opposant ne vous garanti pas forcément de taper dans les yeux des recruteurs du Makhzen à moins d’une formation valorisée et en demande.
L’origine sociale : Il se pourrait aussi que les ralliés, appartenant en majorité à des milieux sociaux privilégiés et protégés par le système Makhzen, n’opèrent en quelque sorte qu’un retour assumé à leur environnement social d’origine. Sans faire à ces révoltés d’antan l’insulte de ne voir en leur militantisme que le romantisme niais de la jeunesse ou une tentative de rébellion contre l’autorité parentale qui trouverait son prolongement dans le système de domination, il est aussi probable que le retour au bercail social, couplé au déclin idéologique, les ‘’resocialisent, avec leur identité sociale de base qu’il tentèrent vainement de renier. C’est le symptôme de la ‘’déception du prolétariat’’ qu’on a pu observer sous d’autres cieux. Il est cependant à noter qu’au Maroc, où le niveau d’étude est fortement corrélé à l’origine sociale, il est probable que cette explication et celle d’en haut ne renvoient finalement qu’à un et unique phénomène.
La position dans l’organisation : L’influence exercée au sein de l’organisation politique d’origine peut aussi en partie expliquer le phénomène. Pour la Makhzen, il est évident que le gain est maximisé à mesure que la position hiérarchique dans l’organisation rivale du rallié est importante. Pour les ralliés par contre, une position moins influence pourrait être une source de frustration et incité à la recherche d’une position plus importante même au sein du système combattu.
On prête à un rallié d’avoir affirmé que, puisqu’ils militaient pour l’accès du prolétariat auquel ils s’identifiaient au pouvoir, en le rejoignant ils avaient effectivement fait triompher le règne du prolétariat. L’ironie perceptible du commentaire ne balaie pas complètement l’hypothèse que certains parmi les ralliés croyaient sincèrement qu’en intégrant le système et le travaillant de l’intérieur, ils avaient plus d’opportunités pour servir leurs causes que de s’enfermer dans une stérile posture d’opposition. Bien que comprendre le phénomène et ses origines probables soient d’intérêt, analyser aussi les effets concrets et les impacts que les ralliements ont eu sur la structure politique du pays mérite aussi l’intérêt.
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Logorrhée
Perturbations du langage dans sa dynamique, se caractérisant par un flux de paroles débité rapidement pendant un long moment. Ce besoin irrésistible de parler caractérise certains individus atteints de troubles psychiatriques comme la manie ou l'accès maniaque.
La logorrhée s'observe également au cours de l'aphasie de Wernicke qui est une affection neurologique d'une partie de l'encéphale (système nerveux compris dans le crâne). Ceci se traduit par une perte de la compréhension du langage et du sens des mots. Autrement dit, le patient déforme les mots et emploie un mot pour un autre mot. Quelquefois le langage se transforme en un jargon incompréhensible pour l'auditoire, mais le patient n'en a pas conscience. Le discours logorrhéique s'observe également chez les personnes délirantes. Chez les schizophréniques la logorrhée n'est pas cohérente, on parle alors de verbigération incoercible s'accompagnant de bizarreries. Les personnes atteintes de paranoïa passionnelle présentent une logorrhée centrée sur le thème de la revendication. Certaines personnes arriérées présentent une logorrhée à type de bavardage sans suite. Dans certaines situations d'exaltation on assiste également à une logorrhée.
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