Thursday, September 18, 2008

''Blogoma'' is what Bloggers make of it

Erraji a été acquitté pour vice de procédure, mais un autre débat est d’ores et déjà lancé. Difficile d’évaluer l’impact de la mobilisation (très relative) de la blogosphère marocaine dans cette issue heureuse. Difficile aussi de cerner les raisons d’une telle faiblesse de mobilisation (serait-ce le cursus du bloggeur ? La langue d’écriture ? Ou le sujet traité, en l’espèce touchant la personne du Roi?). Peut-être qu’une conjonction de pressions internes et une mobilisation internationale (certains blogs marocains jouant en l’occurrence un rôle d’intermédiaire), un mauvais calcul (selon moi à écarter vue l’existence du précédent de Fouad Mourtada) de la part du pouvoir, un message à passer et qui est déjà bien reçu et assimilé par bien de bloggeurs sur la sensibilité d’aborder certains sujets, ou comme le pensent certains, un excès de zèle, une justice dont les dysfonctionnements sont trop nombreux et un système que le pouvoir a mis en place, entretient, dont il est en principe imputable mais refuse (ou rechigne à) de démanteler car bien commode à blâmer suivant en cela la fameuse fable d’une monarchie bienveillante mais mal entourée et mal servie.
Ce nouveau ‘’débat’’, ne concerne pas, contrairement à ce l’on aurait pu croire s’agissant d’une communauté se situant à un niveau plus ou moins élevé de la hiérarchie socio-économique du pays et dont les besoins devraient en principe se situer bien en haut de la pyramide de Maslow!, les contours de la liberté d’expression dans sa globalité, et celle de la blogosphère marocaine en particulier. Il ne concerne pas les enseignements à tirer d’une telle expérience, non seulement pour les bloggeurs en tant que bloggeurs et en tant qu’individus, mais sur ce à quoi devrait ressembler un nouveau ‘’pacte social’’ en perpétuelle quête, comment contraindre le pouvoir à s’éviter d’interférer dans cet espace qui lui échappait encore en partie, quels sont les leviers de négociations dont ‘’on’’ dispose en tant qu’individus et supposée communauté pour éviter un perpétuel recommencement de telles situations, etc.
Non. Le débat que d’aucuns ont lancé, et que d’autres se préparent à rejoindre, concerne la mission de la blogosphère marocaine, les lignes qu’elle ne devrait franchir, l’opportunité et la pertinence de se lancer dans tel débat ou telle mobilisation, le ‘’lynchage’’ que subiraient selon certains ceux qui ne se conforment pas aux idées dites ‘’dominantes’’ ou ‘’conformistes’’. Un panel de questions hautement ‘’normatives’’ dont le traitement, selon la prétention de certains, devrait déboucher sur une doctrine de l’action (praxis dirait Gramsci!), un certains nombres de règles et de normes auxquelles se soumettraient la ‘’communauté’’ et dont on peine à deviner qui en serait l’émetteur et qui en assurerait le respect. Une sorte de police intellectuelle virtuelle, autoproclamée, acceptée ou tolérée qui déciderait des thèmes à traiter, des mobilisations à entreprendre, des causes à défendre, etc. De fait et en somme, ce que les autorités se reconnaissent incapables d’exercer, des membres de la communauté se chargent et se proposent d’exécuter.
M’est souvenir des sarcasmes (à mon sens à propos) qui ont accompagné les tentatives de certains bloggeurs (majoritairement sinon exclusivement arabophones) pour construire une union regroupant les bloggeurs et défendant ‘’leurs intérêts’’. Un effort d’institutionnalisation qui sonnait tellement anachronique qu’il ambitionnait de réguler un champ dont la force, et même tout simplement la pertinence, réside justement dans son anarchie. L’on assiste aujourd’hui au même effort, certes moins formalisé, d’institutionnalisation dans le sens de règles de conduite, de normes de comportements de critères de pertinence de la part de ceux même qui ont par le passé railler toute tentative de standardisation formelle.
Le concept d’anarchie est central pour comprendre à la fois ce qu’est une communauté de personnes virtuelles et comment tout effort pour la combattre (l’anarchie) pourrait conduire à l’annihilation de la dite communauté. L’anarchie au sens wébérien du terme signifie tout simplement qu’aucune autorité centrale n’a le monopole de la force coercitive. Même si l’on peut considérer que les blogs des résidents au Maroc sont soumis à un panel de lois et de règlements administrés par les autorités marocaines, ce contrôle ne touche qu’un fragment de la communauté qui, n’étant pas purement territoriale et bénéficiant d’outils technologiques assurant l’anonymat ou la ‘’délocalisation’’ transcende largement les frontières du seul État marocain pour n’être soumise à aucune autorité centrale. Mais l’anarchie ne signifie également pas l’absence de règles. En l’occurrence, les normes de la blogosphère sont construites par les acteurs-bloggeurs au moyen de leur socialisation, leurs intersubjectivités respectives, leur désir d’appartenance communautaire et celui de désirabilité sociale. Ces normes admises, intériorisées par tout acteur ancien ou nouveau, se résume à une forme de respect qui exclut les insultes, une condamnation quasi-générale de la diffamation et de l’atteinte à la vie privée, un respect (relatif) des opinions de l’autre et un désir de reconnaissance. Tout non-respect de ses normes non écrites entraine une sanction (individuelle et de groupe) qui se traduit par une exclusion systématique qui se traduit par (pas seulement) d’une abstention de visiter le blog du récalcitrant. Pour reprendre une image de la théorie du jeu, une sorte de coopération s’instaure entre les membres du groupe de par un jeu réitéré du dilemme du prisonnier à plusieurs joueurs où l’on a tous intérêt à coopérer au risque d’être tous perdants. Si tu m’insulte sur mon blog, ma sanction peut aller du boycott du tien à ton exclusion du mien alors que les autres joueurs (bloggeurs) du fait de ta défection ne voudront plus établir de relations de coopération avec toi à moins que tu fasses preuve de ton désir cette fois à coopérer. C’est ce qu’Axelrod et Rappaport appelaient la stratégie du Tit-for-Tat. Bref l’anarchie apparente de la blogosphère n’exclut pas une forme de coopération normalisée qui profite à tout le monde en leur permettant d’exprimer leurs opinions et établir des liens. Car, ne l’oublions pas, le blogguing, contrairement à ce que pourrait suggérer une vision trop idéaliste, n’est pas un acte désintéressé et purement altruiste. Il répond à un besoin du bloggeur, traduit certains (et diverses) de ses intérêts et reste, par conséquent et du fait qu’il se fait au sein d’une ‘’communauté’’, soumis au fameux dilemme de l’action collective. Que se passerait-il, alors, si à ces normes implicites, admises et ne contraignant que peu la liberté d’expression de chacun, l’on substituait des normes plus explicites, plus standardisées (un commandement du genre ‘’tu ne traiteras point des pouvoirs du Roi et ne dérogeras point à la sacralité qui lui est due’’) ?
J’avais mentionné que les bloggeurs étaient aussi mus par leurs intérêts propres: Désir de distinction, de reconnaissance, établissement de liens d’amitié, de coopération ou simple exercice d’une liberté de ton difficile ou inaccessible à exercer sur les médias conventionnels. Toujours est-il que restreindre l’un de ces champs ferait perdre tout intérêt pour ceux qui en sont motivés à continuer l’exercice d’une activité dont ils ne tirent plus aucuns bénéfices. Introduire des normes explicites, et qui plus est, restrictives, ne restreindra pas seulement l’observation des normes de coopération en vigueur, elle peut se transformer pour les plus militants (ou ceux pour qui la liberté de s’exprimer sur des sujets donnés représente un intérêt supérieur) en une résistance contre une autorité, symbolique certes, mais non moins coercitives. En somme, le désir de régulation pour combattre ce que d’aucuns perçoivent comme une anarchie perverse, se transformera en le cas d’espèce (car n’oublions pas qu’appliquer des catégories peut-être fonctionnelles dans un monde matériel, se révèle problématique dans un monde où la mobilité des individus est difficilement contrôlable) en une réelle anarchie, ou pire, une confrontation entre deux visions des règles à observer dans la communauté.

Je serais toujours étonné par le manque d’intérêt que la blogosphère marocaine suscite chez les chercheurs et les académiciens marocains à tel point qu’aucune étude sérieuse n’a été consacrée à ses multiples facettes. Peut-être considèrent-ils (à raison?) qu’il s’agit d’un épiphénomène indigne d’intérêt la loi de la masse jouant contre lui. Ou peut-être considèrent-t-ils qu’il ne s’agit que d’une reproduction de phénomènes qui se déroulent dans la vie matérielle à tel point que son traitement souffrirait de biais méthodologiques sérieux de sélections. Quoi qu’il en soit, nos expérience à tous bloggeurs, ne font prendre conscience qu’il s’agit d’un phénomène complexe fait de processus socialisation continus, d’interactions, d’intégration consciente ou inconsciente de normes et de règles de conduite et, pourquoi pas aussi peut-être, d’exposition à un hégémon que d’aucuns appellent la bien-pensance de gauche droit-de-l’hommiste! J’ai intitulé ce poste en paraphrasant un intellectuel américain (Wendt) qui pensait, s’agissant du système des relations internationales, que ‘’Anarchy is wat states makes of it.’’ La ‘’blogoma’’ (j’hésite toujours à utiliser ce terme, car j’ai souvent le doute que cette entité solidaire, unitaire, homogène ne soit qu’une vision de notre esprit) sera aussi ce que nous autres bloggeurs, acteurs créant inconsciemment du sens, voudront bien qu’elle soit. Un lieu de socialisation ouvert à des débats interdits ailleurs, à des formes d’interactions difficiles dans notre quotidien. Ou bien une simple reproduction de notre réalité politique et sociale avec ses règles contraignantes, ses conflits et ses frustrations. Beaucoup se sont réfugiés dans cet espace indéfini pour fuir cette réalité. D’autres tentent de les y ramener en tentant d’appliquant à un espace différent des catégories emprunté du réel et dont l’inefficience est pour le moins plus que prouvée.

9 comments:

Naim said...

Excellente analyse. Je crois qu'avec l'affaire Erraji La Blogoma a montré un certain engagement malgré l'absence d'unanimité. Je trouve même cela très sain.

A bientôt

Anonymous said...

bof
trop long
me suis endormi en le lisant

Reda said...

Exquis. Je ferai la traduction sur mon blog pour le commun des mortels dés que j'ai un peu de temps.

7didane said...

Intéressant !

Je suis convaincu qu'il n'y a pas de groupe dans la blogosphére marocaine.

Le bloguing est avant tout une affaire individuelle, mais qui obéit comme tu l'as bien expliqué aux règles basiques de la théorie des jeux.

Tout au plus, il y a des questions qui polarisent sans distinguer deux camps net progressistes/conservateurs.

Si tu modélises chaque question par un "tag", et tu définis chaque blogueur par le nuage de "oui" qu'il peut constituer, je suis convaincu qu'il serait très difficile de dégager des classes de nuages.

Pour qualifier la blogosphère marocaine, j'opterai plus pour une anarchie créative, un accouchement perpétuelle.

J'ai toujours trouvé dans le mot "blogoma" une forme de paresse de la blogosphère marocaine. On a envie de se nicher dans une norme, une communauté, pour dépenser moins d'effort et se projeter moins dans le vaste virtuel. L'économie dans les lettres aussi.

le mythe said...

Je ne veux pas discuter certains points de cette excellente analyse pour ne pas divertir le débat, ceci dit j’aimerai juste ajouter une remarque :
Nous utilisons un espace qui est virtuel, et on se refuse d’être soi même un objet virtuel
C’est de la d’où viennent tous les maux de la blogoma

le mythe said...

errata
pervertir et non divertir le débat

Mounir said...

Excellent tour d'horizon et analyse pertinente., comme le mythe je ne veux pervertir ( ou divertir meme ) le débat, mais je pense que cette manifestation collective pour manifester nos différences est bel et bien la réplique d'une auto-correction dans cet espace de la blogoma face à la pensée unique.
Vive la diversité.

Reb said...

Je tiens à vous inviter, vous et vos lecteurs à participer à une enquête sur la Blogoma pour ma thèse. Les liens sont ci-dessous, et sont également disponibles sur mon site Web (http://blogomaresearch.blogspot.com/):

Part I: http://www.surveymonkey.com/s.aspx?sm=DKbkAENWXQamCNJlrGKatA_3d_3d

Part II: http://www.surveymonkey.com/s.aspx?sm=d8FN2YjW1Agp7zxpWjMA4A_3d_3d

Part III: http://www.surveymonkey.com/s.aspx?sm=E_2fakeRx2qPMtYhRseiA_2bAw_3d_3d

Part IV: http://www.surveymonkey.com/s.aspx?sm=l4ZB1Y5vY8XKafZH36kXoA_3d_3d

Part V: http://www.surveymonkey.com/s.aspx?sm=IM2Q8eoW_2fTcDAbAfHugTdw_3d_3d

Part VI: http://www.surveymonkey.com/s.aspx?sm=b1IwrsnPcKRuUn732Qrn9A_3d_3d

Merci beaucoup!

AbMoul said...

@Reb: J'espère que tu publieras (sous une forme ou une autre les résultats de ta recherche. Hâte de lire..